Mémoire de Charlotte Delêtre

La langue de la Paix. Le Bureau International de la Paix : politiques de communication, pratiques linguistiques et rapports de force (1891-1914)

Deutsche Fassung

Mon mémoire de master a avant tout cherché à comprendre l’articulation entre la langue ou les langues, à une époque où elles se multiplient et deviennent de véritables outils de revendication nationale, et les acteurs du premier pacifisme européen, bourgeois, nourris de voyages et de l’apprentissage des « langues de civilisation », pétris des idéaux du cosmopolitisme et des « Etats-Unis d’Europe »1 Regroupés au sein du Bureau International de la Paix, fondé en 1891 à Rome, à quinze, à vingt-cinq, puis à plus de trente-cinq sur une période qui s’étend jusqu’au déclenchement de la Grande Guerre, marquant la fin de leurs espoirs et révélant l’inanité de leur combat, ces hommes et femmes œuvrant pour la paix ont cherché à faire le lien entre les sociétés pacifistes européennes, à recenser leurs idées et à les diffuser. L’époque du Bureau International de la Paix, c’est aussi l’époque de l’essor des Congrès internationaux, et la Paix n’en fait pas exception. Réunissant ses apôtres venus des quatre coins de l’Europe, ainsi que de l’autre côté de l’Atlantique, ils sont des lieux d’échange, des lieux, donc, où la langue revêt une importance significative, à la fois dans ses aspects pratiques et symboliques.

Alors que les francophones rêvent encore de conserver la place enviée de langue des échanges internationaux, que les anglophones ne cessent de souligner les beaux tableaux statistiques qui prévoient à leur langue un avenir radieux en tête des classements, et que les germanophones, bien loin derrière leurs concurrents, soutiennent tantôt l’un, tantôt l’autre des partis, le débat ne cesse de s’enrichir de projets plus ou moins aboutis de langues internationales auxiliaires : volapük, esperanto puis ido. Le Bureau International de la Paix, qui, dans sa dénomination même, est une organisation internationale, se doit de prendre parti : malgré la véritable propagande espérantiste menée en son sein par un certain nombre de ses membres – Gaston Moch en particulier –, le Bureau, trusté par un fort contingent francophone et francophile issu de la très puissante Ligue Internationale de la Paix et de la Liberté, fondée en 1867 à Genève, conserve une politique linguistique fondée sur l’usage quasi exclusif du français. Si, par nécessité de diffusion auprès des sociétés européennes, certains documents de propagande sont traduits en anglais, en allemand et en italien, les circulaires et la correspondance internes au fonctionnement de l’organisation restent très largement en français, même, semble-t-il, alors que l’Américaine Belva Lockwood n’en maîtrise que les rudiments. L’élite dirigeante du Bureau, en très large majorité multilingue et francophile, même quand ses membres sont issus de plus de quinze pays différents, n’a donc pas besoin de traducteurs ni d’interprètes pour communiquer en son sein, révélant en pratique l’utilisation massive du français.

Pourtant, l’emploi quasi exclusif du français comme langue officielle peut aussi laisser entrevoir une utilisation symbolique de la langue affirmée, outil de revendication identitaire. Si la vocation affichée du mouvement est d’instaurer la paix universelle, le pacifisme européen, parce qu’il est international, ne peut se prémunir de tensions et de luttes d’influences qui s’expriment dans ses relations avec les autres instances. Ainsi, le monde pacifiste se fait le reflet de la concurrence croissante entre les « langues de civilisation » pour la domination culturelle sur la scène internationale. Très vite, des tensions idéologiques et sociales apparaissent entre les membres du Bureau, ces « idéalistes sentimentaux »2, et une autre instance pacifiste fondée la même année, issue de la sphère gouvernementale, celle des « internationalistes constructifs »3, trustée par la haute bourgeoisie et l’aristocratie britannique, soutenue par les Américains : l’Union interparlementaire. L’installation à Paris, en 1912 par l’Américain A. Carnegie du Centre européen de la Dotation Carnegie, dont les objectifs sont en tous points similaires à ceux du Bureau, les ressources financières en plus, tourne à la provocation. Les membres du Bureau International de la Paix assistent, impuissants, à la prise de pouvoir croissante des Anglophones et à leur ingérence en Europe. Ainsi, si l’élite pacifiste bourgeoise et intellectuelle de la fin du XIXème siècle s’exprime encore en français à la veille de la Grande Guerre, outre la prégnance de son éducation cosmopolite et de ses idéaux internationalistes, il est certain que les aspects symboliques de la langue et les luttes d’influence culturelles dont elle fait l’objet n’y sont pas étrangers.

Voir aussi
Aperçu de l’ensemble des étudiant-e-s précédents

  1. Formule employée par Victor Hugo lors du discours d’ouverture du Congrès de la Paix de 1849.
  2.  John Butler, directeur américain du département de l’éducation et des relations internationales au sein de la Carnegie Endowment for International Peace qui s’oppose fortement au Bureau durant sa carrière.
  3. Loc. cit.